La voix de son Maître
Olivier Badelon, le 12 Février 2024

Robert Badinter nous a quitté et l’hommage national qui est prévu en son honneur remet l’homme et son œuvre en pleine lumière!
Pourquoi je ne participerai pas à cet hommage qui est une fois de plus une manœuvre politicienne d’enfumage pour détourner l’attention des vrais sujets?
Ce grand humaniste était certainement un avocat remarquable, pourtant j’ai toujours eu un a priori par rapport à sa soi-disant amitié avec François Mitterrand dont l’engagement pétainiste et les relations avec la Cagoule était notoirement reconnus avant son élection présidentielle.
Quelle pouvait être l’attirance entre ces deux hommes qui n’étaient, à l’évidence, pas que politique?
Leur fréquentation de la rue Cadet pouvait être une explication.
Quant à la volonté électorale de supprimer la peine de mort de l’arsenal judiciaire par un ancien Ministre qui avait ordonné la torture et de nombreuses peines capitales pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie, cela m’interpellait, mais il est vrai que j’avais une profonde aversion vis à vis de la duplicité de ce personnage.
À cette époque je pensais que la peine de mort était mal utilisée pour des criminels sans envergure et surtout que la guillotine rappelait trop les massacres de la Révolution, massacres identifiés à la personne de Robespierre, ce fou sanguinaire qui avait commencé sa carrière politique en défendant l’abolition de la peine de mort, pour se défouler ensuite dans le sang de ses adversaires politiques, même de ses anciens amis, avant de subir le même sort.
Je n’avais pas compris pourquoi un homme qui avait enlevé et assassiné un enfant de façon certaine, et avoué, puisse être sauvé par une nouvelle application de la loi.
J’étais trop jeune et ma conscience politique n’était pas assez éveillée pour trouver des arguments contradictoires.
Pourtant j’avais presque 30 ans en septembre 1981. Je terminais mon internat et je venais de passer devant le jury pour soutenir ma thèse de médecine qui me permettait de m’inscrire au Conseil de l’Ordre des Médecins et de commencer ma carrière de chirurgien en pleine responsabilité.
Je me battais pour sauver des vies à l’hôpital et je ne comprenais pas cet engouement pour sauver des criminels alors que la mort rôdait partout dans nos hôpitaux, dans la rue, que la guerre ne s’arrêtait pas, avec des conflits meurtriers qui se succédaient presque sans interruption, que la faim et les épidémies décimaient encore les populations les plus pauvres.
J’en étais arrivé à la conclusion que cet engouement pouvait être en fait une façon inconsciente et bien hypocrite de se faire pardonner toutes ces déviances, et une certaine lâcheté de ces hommes qui ne croyaient pas en Dieu et qui avaient peur de la mort.
J’en ai d’ailleurs eu la confirmation quelques années plus tard, quand François Mitterrand lui même avait écrit dans son testament : « une messe est possible », comme s’il voulait se faire pardonner, surtout des hommes car il était assez intelligent pour savoir qu’il était impardonnable, à moins que tellement imbu de lui même, il ne regrettait rien, même pas ses amis les plus proches qui avaient été éliminés autour de lui.
Depuis, j’ai lu et relu le discours de Robert Badinter à l’Assemblée Nationale.
Je l’ai écouté et réécouté plusieurs fois, et encore récemment en réaction à la proposition d’élargissement des possibilités de l’euthanasie qui pour moi aboutirait à terme à l’élimination des plus faibles, des personnes très âgées et malades, des grands handicapés, alors que la loi actuelle est largement suffisante, à condition de s’en donner les moyens, notamment d’avoir suffisamment de services de soins de « fin de vie ».
Le célèbre discours de Robert Badinter est celui d’un avocat brillant mais je ne suis pas en accord avec lui sur de nombreux points essentiels, sans même rentrer dans la justification de cette loi d’autant que le résultat du vote était connu d’avance puisque comme l’avait si bien dit un député socialiste de l’époque ils avaient « majoritairement raison ».
Il est important de lire ce discours car c’est en fait une envolée lyrique avec des omissions et des interprétations tendancieuses de la vérité, dont l’objectif est essentiellement politique, peut-être pour racheter une innocence à François Mitterrand en défendant une cause qui était gagnée d’avance.
« Le Président de la République a fait connaître à tous, non seulement son sentiment personnel, son aversion pour la peine de mort, mais aussi, très clairement, sa volonté de demander au Gouvernement de saisir le Parlement d’une demande d’abolition, s’il était élu. Le pays lui a répondu : oui. »
C’était effacer d’une phrase son passé dans une cause qui était entendue et votée à l’avance.
Son rappel historique était complètement biaisé en faisant l’apologie de la gauche comme si elle avait le monopole de l’humanité alors que ce sont des gouvernements de gauche qui ont enfanté les régimes les plus totalitaires avec des millions de morts à leur actif.
Il a bien expliqué que cela faisait deux siècles que des hommes de gauche défendaient l’abolition de la peine de mort, depuis la déclaration de Le Pelletier de Saint Fargeau lors de la première assemblée parlementaire qu’avait connue la France en 1791, osant le répéter plusieurs fois et même dire que la République avait « réduit le champ de la peine de mort plus que partout ailleurs en Europe», effaçant par ces mots les massacres d’opposants et de classes pouvant être qualifiés de génocides avec un usage effréné de la guillotine, osant même rajouter que c’était Napoléon qui avait fait inscrire la peine capitale dans le code pénal comme si la République avait été une parenthèse d’humanité et de tolérance.
Il avait raison d’insister que la peine de mort était surtout l’apanage des pays totalitaires, oubliant les USA, mais sans faire de comparaison avec le taux de criminalité globale et surtout sans faire de comparaison avec le niveau de vie de ces pays, car l’abolition de la peine de mort transformée en détention prolongée, sinon à perpétuité, est un luxe car elle a un coût considérable.
Il avait raison d’insister sur le très faible nombre de condamnations à mort en France depuis 1945, tout en oubliant celles de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Cela était pour lui une raison de la supprimer puisqu’elle était très peu utilisée.
J’aurai aimé lui répondre, pourquoi faire une loi d’intérêt général pour quelques cas particuliers alors que la grâce présidentielle était possible.
Il aurait d’ailleurs été probablement d’accord, en tout cas quelques années plus tard, quand il voulait empêcher l’élargissement de l’euthanasie et défendre ceux qui aidaient leur proche en fin de vie.
« Créer une législation pour des cas exceptionnels n’est pas la bonne façon de les résoudre » avait il bien expliqué en 2008.
Il avait raison d’insister que parmi ces quelques condamnés il y avait surtout des étrangers, notamment des maghrébins, ce qui était a priori injuste et discriminatoire, justifiant pour lui sa suppression même pour les faits de terrorisme, sans faire là aussi de comparaison avec la criminalité globale.
Il avait raison d’insister sur la possibilité d’une erreur judiciaire mais dans le cas de son client l’erreur n’était pas possible. Mettre en balance une erreur judiciaire possible mais exceptionnelle avec la vie de personnes certainement innocentes, notamment d’enfants ou d’adultes faisant leur devoir pour protéger les autres, était déraisonnable.
Il avait raison d’insister sur le fait que la peine de mort n’était pas dissuasive mais pour moi la prévention était d’empêcher toute récidive une fois que le crime impardonnable avait été commis.
Il voulait faire croire que des criminels aussi abominables n’étaient pas responsables de leurs actes et pouvaient même être récupérables alors que cela me paraissait impossible.
Après avoir fait la critique de la « loi du talion », il avait fait le procès de « l’élimination » en mettant en avant la proportion importante des étrangers parmi les condamnés comme si les condamnations à mort étaient nombreuses alors qu’elles ne l’étaient pas, jusqu’à faire le parallèle ignoble de sa part avec l’élimination possible des opposants et des personnes différentes comme si cela pouvait être comparé.
Enfin, il a fait pour moi une faute gravissime en demandant expressément de ne pas légiférer dans le même temps sur la peine de remplacement à la peine capitale:
« Pour des raisons morales d’abord : la peine de mort est un supplice, et l’on ne remplace pas un supplice par un autre », ce qui était une vision sadique et spectaculaire de la peine capitale alors qu’il était déjà possible de donner la mort en toute inconscience sans souffrir.
« Pour des raisons de politique et de clarté législatives aussi : par peine de remplacement, l’on vise communément une période de sûreté, c’est-à-dire un délai inscrit dans la loi pendant lequel le condamné n’est pas susceptible de bénéficier d’une mesure de libération conditionnelle ou d’une quelconque suspension de sa peine. Une telle peine existe déjà dans notre droit et sa durée peut atteindre dix-huit années. » En fait il voulait à l’évidence éviter la comparaison entre la peine capitale et la sévérité de la peine de remplacement qui n’avait aucune commune mesure, à moins de condamner à une perpétuité incompressible en isolement total.
Il faut bien reconnaître qu’en matière d’humanité ce serait presque un vrai supplice plus sévère que la peine capitale.
En tout cas, j’ai été personnellement scandalisé d’apprendre en 2001, que son client Patrick Henry, le premier sauvé par cette nouvelle loi, avait été libéré pour bonne conduite au bout de 20 ans alors qu’il avait assassiné de sang froid un enfant et qu’il était susceptible de recommencer. Il est d’ailleurs heureusement retourné en prison pour d’autres raisons.
Aujourd’hui, un hommage national va être fait à Robert Badinter pour son engagement politique avant tout humaniste.
Il faudrait avoir le courage et l’honnêteté de se poser la question de la pertinence de son action politique angélique vis à vis des criminels dont nous subissons directement les conséquences aujourd’hui, alors que le droit de tuer est de plus en plus dans la vie de tous les jours en France menaçant la population.
Les exemples sont tellement nombreux, et de plus en plus fréquents à tous les niveaux!
Cela est malheureusement vrai quand on voit que le co-responsable d’un accident de ski mortel n’est absolument pas mis en responsabilité alors que son comportement est forcément en cause.
Cela est malheureusement vrai quand on laisse en liberté un conducteur ayant renversé et traîné un policier au péril de sa vie pour un simple refus de contrôle d’identité.
Cela est malheureusement vrai quand on oblige un policier à utiliser la légitime défense de façon graduée alors que c’est pratiquement impossible dans l’instant de l’action.
Cela est malheureusement vrai quand on sait que les viols, les attaques au couteau, les meurtres crapuleux deviennent quotidiens sans commune mesure avec ce qui se passait en 1981.
Cela est malheureusement aussi vrai quand des terroristes assassinent des Français, notamment pour des raisons racistes ou religieuses, en France et à l’étranger.
Avant de conclure, j’ai trouvé un paragraphe très significatif de la pensée de Robert Badinter:
« Il s’agit bien, en définitive, dans l’abolition, d’un choix fondamental, d’une certaine conception de l’homme et de la justice. Ceux qui veulent une justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction : qu’il existe des hommes totalement coupables, c’est-à-dire des hommes totalement responsables de leurs actes, et qu’il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir. »
J’aurai voulu pouvoir lui répondre que même s’il avait raison ce raisonnement revenait à protéger quelques individus extrêmement dangereux pour la collectivité au détriment du plus grand nombre.
Le rôle du politique n’est pas de se faire valoir par des effets oratoires en donnant des leçons d’humanisme mais bien d’assurer la sécurité de sa population.
Pour moi le discours de Robert Badinter était avant tout celui d’un avocat idéaliste qui ne mesurait pas les conséquences de ses décisions politiques car la suppression de la peine de mort n’est qu’un symbole alors qu’il n’a pas traité le fond qui est la criminalité et les facteurs qui la provoquent.
À sa décharge , il ne pouvait pas imaginer l’évolution de la société, l’aggravation exponentielle de l’incivilité et de la violence ambiante, la désobéissance et l’agressivité vis à vis des forces de l’ordre, la criminalité due à une immigration massive et incontrôlée, et en parallèle des trafics de drogue, les massacres du terrorisme.
Par contre la responsabilité de ses successeurs est entière car ils sont confrontés à la triste et redoutable réalité d’aujourd’hui.
Je crains que, comme dans bien d’autres domaines de société, cette cérémonie soit encore une manœuvre pour masquer la vérité et leur impuissance.
Personnellement je pense qu’une véritable Justice doit avant tout protéger la population.
Tous les moyens devraient être consacrés pour sanctionner la délinquance et rééduquer les contrevenants avec une véritable politique du « Sans faute ».
Par contre les grands criminels de sang devraient être empêchés de nuire par tous les moyens, sans état d’âme, soit dans l’action si l’occasion se présente, soit après avoir été jugés, en évitant le spectaculaire qui ne fait qu’exprimer l’esprit de basse vengeance.
En complément de cette fermeté vis à vis des grands criminels et de ceux qui mettent directement en danger la vie des autres, il faudrait tout faire pour éviter les guerres et les massacres ethniques ou religieux, pour mieux partager les ressources naturelles et respecter le mode de vie des autres.
C’est une réflexion que nous devrions avoir de nouveau car la criminalité a considérablement augmenté depuis 1981. au lieu de nous parer d’un humanisme à géométrie variable, bien hypocrite, aboutissant finalement à la protection des criminels dans notre société et à l’abandon des victimes passées, présentes et à venir.
Cette réflexion est essentielle car il faut bien se demander quelle est la valeur de la souffrance de la victime, quelle est la valeur de sa vie?
Encore une fois la seule peine correspondante si on ne veut pas appliquer la peine capitale, c’est la détention à perpétuité incompressible et en isolement complet, complètement coupé de l’extérieur, ce qui est quasiment irréalisable et inhumain.
Cette peine était de 18 ans en 1981. Elle sera de combien de temps à l’avenir si les prisons sont toujours bondées ? En fait nous savons tous que cela revient à diminuer la durée de la peine donc de la valeur de la souffrance et de la vie que nous devrions défendre. Cela revient aussi à diminuer d’autant toute l’échelle des peines d’emprisonnement, ce qui semble se passer quotidiennement maintenant.
En fait Robert Badinter était un humaniste éclairé dont l’esprit de justice a été dépassé par ses talents d’avocat.
Il a choisi la suppression de la peine de mort par idéalisme, à une époque où les condamnations étaient inappropriées.
En voulant défendre la vie des criminels il s’est trompé de cible car il fallait aménager la peine capitale pour éviter l’injustice.
En voulant défendre l’avenir des criminels, il a abandonné les victimes.
En devenant un symbole de justice il a provoqué par effet rebond une véritable avalanche de laxisme dans tout le système.
Vous avez compris que je ne participerai pas à cet hommage national.
Par contre je continuerai à suivre son épouse Élisabeth qui a probablement été bien plus qu’une source d’inspiration et qui continue à se battre pour des causes justes. Une vraie lumière dans ce monde bien sombre !

12 février 2024 
Pas encore de commentaire... Lancez-vous!