Le malaise des médecins est grand: il faut leur proposer un nouveau contrat avec la société


Le malaise qui atteint tous les médecins et l’ensemble des soignants est grand. Ils souffrent tous du même mal, tout comme les autres corporations au service de la société, notamment les gendarmes, les policiers, les militaires, les juges, les instituteurs, etc… Ils souffrent d’une absence de reconnaissance de leur compétence et du service rendu, sans pouvoir se faire comprendre des autres, peut être parce qu’ils sont eux-mêmes aveuglés par un système qui semble immuable.

Le Général De Gaulle et ses collaborateurs ont inventé la Sécurité sociale au lendemain de la seconde guerre mondiale. Elle a probablement été l’un des principaux progrès sociaux du XXe siècle en France. Le Professeur Robert Debré a mis en place avec son fils Michel Debré la réforme hospitalière de 1958 qui a permis de structurer un système hospitalier public qui nous est envié par les autres pays européens.

Ces avancées dans l’organisation de notre système de soins s’essoufflent dans une conjoncture économique difficile avec une politique de dénigrement du monde médical et de tous les soignants qui est insupportable. Ils sont présentés par le pouvoir politique et judiciaire comme les responsables de l’inflation des dépenses de santé et même de la maladie puisque l’obligation des moyens devient maintenant une obligation de résultats ce qui est complètement impossible et stupide. Cela traduit en fait le manque de courage politique de nos élus et l’incompétence des conseillers qui les entourent, avec une dégradation des élites au pouvoir qui ne fait que s’aggraver depuis mai 1968.

Il faut savoir que cette politique est inspirée par des économistes de la santé qui n’ont pas hésité à dire en public lors d’un colloque France-USA, emportés par leur discours : « il y a trop de médecins, il faut leur couper la tête » ; ou encore « un malade mort coûte moins cher qu’un malade vivant ». Ce sont les mêmes qui ont fait l’éloge du système anglais et qui ont essayé de nous faire croire que la médecine française était non seulement coûteuse mais inefficace, alors que la réalité est tout autre. Le système de soins anglais est complètement en ruine, cherchant à exporter ses malades à l’étranger avec des listes d’attente qui font mourir les patients avant qu’ils puissent être soignés, alors que le niveau de santé des Français a été placé récemment au deuxième rang mondial. Malheureusement cet acquis est en train de fondre comme neige au soleil avec un appauvrissement accéléré de l’hospitalisation publique et privée et un déficit en médecins et en infirmiers qui va encore se creuser dans les dix années à venir, surtout dans les spécialités les plus pénibles.

L’aveuglement de nos gouvernants qui cherchent à diminuer de façon autoritaire l’offre de soins pour maîtriser les dépenses de santé n’a d’égal que celle des patrons qui soutiennent aussi cette maîtrise comptable pour diminuer leurs charges alors qu’ils réclament pour eux-mêmes la liberté d’entreprise. Il est vrai qu’ils auront toujours les moyens de s’offrir les meilleurs soins. Il ne faut pas se leurrer, la médecine à deux vitesses n’est pas pour demain, elle existe déjà, aussi bien dans le système public que dans le système privé.

Un grand nombre considère encore que les médecins sont des nantis et qu’ils peuvent travailler de façon bénévole car ils ont la vocation. Il est vrai que le plus grand nombre vit correctement, mais à quel prix sur le plan humain, mettant en cause leur vie familiale et parfois leur vie. Il faut savoir que de très nombreux médecins généralistes et médecins hospitaliers, surtout les chirurgiens et les anesthésistes, ont une rémunération horaire qui est inférieure à celle d’un « smicard ». Essayez de trouver un service à Paris pour le prix d’une consultation médicale au tarif conventionnel. Vous aurez droit à une simple coupe de cheveux pour homme.

Les négociations entre le gouvernement et les médecins ne peuvent pas aboutir de façon satisfaisante car le jeu est truqué ! Il ne faut pas essayer de continuer en redistribuant des cartes qui sont pipées et qui ne peuvent qu’entraîner la zizanie entre les médecins. Il est inutile de perdre son temps pour grappiller quelques sous et quelques heures de repos. Il faut changer complètement le jeu sans oublier d’une part les acquis de l’ensemble de notre société car les soignants ne sont pas une catégorie à part, corvéable à merci ou privilégiée, d’autre part l’objectif prioritaire qui est la prise en charge optimale de l’ensemble des Français.

Il faut reconnaître la spécificité des soignants en formation, avec un véritable contrat de travail et un salaire après la sélection initiale de la première année, qui peut être recommencée une fois, c’est-à-dire 1 à 2 ans de préparation après le baccalauréat. En retour, ce contrat engagera l’étudiant à exercer à l’hôpital à temps plein ou à temps partiel pendant une durée au prorata de la longueur de ses études. C’est bien ce qui se passe depuis longtemps dans de nombreux corps de l’Etat, avec la possibilité pour l’étudiant de racheter ses études à la fin, s’il veut démissionner.

C’est le meilleur moyen de faire disparaître la discrimination sociale qui existe entre les soignants car les études sont longues. Il faut 4 ans pour former un paramédical, 7 ans pour former un médecin généraliste et 12 à 15 ans pour former un spécialiste. Le seul critère de sélection doit être la valeur personnelle et non pas le milieu social et familial.

Le diplôme de Docteur en médecine doit conclure les études de médecine et les internes des hôpitaux qui sont la cheville ouvrière du corps médical hospitalier deviendront ainsi des praticiens à part entière, avec une ancienneté calculée depuis leur première année de formation, ce qui valorisera l’ensemble de la carrière hospitalière qui en a bien besoin car les hôpitaux se vident de médecins.

 Il faut évaluer au juste prix le travail des soignants sur la base du temps réel passé au service du malade, avec une pondération en fonction de la formation et de la compétence acquises lors des études, de la pénibilité du travail et notamment une véritable bonification du travail la nuit et les jours fériés, des responsabilités prises par le praticien avec une véritable bonification de la chirurgie et de l’anesthésie. Tout doit être comptabilisé avec un horodateur affichant le tarif conventionnel : l’accueil, l’interrogatoire, l’examen, la discussion thérapeutique, la tenue du dossier médical, les prescriptions même si elle ne sont pas faites en consultation, les avis téléphoniques, le temps de transport pour les visites à domicile. C’est le meilleur moyen d’évaluer le service rendu avec l’avantage de valoriser les soignants tout en limitant les excès de consommation. Il est évident que la rémunération horaire des soignants sera beaucoup plus importante qu’actuellement car il faudra bien la comparer aux autres catégories professionnelles. Cela permettra de limiter les dépenses globales car le temps de travail des soignants pourra alors être contrôlé et sa capacité de prescription limitée, sans nuire à la qualité des soins.

Ces propositions sont valables pour tous les soignants, médecins quelle que soit leur spécialité, infirmiers, kinésithérapeutes et autres paramédicaux.

La santé et la protection sociale sont au cœur du débat sur l’avenir de notre société. Tous ceux qui se présenteront au suffrage populaire cette année ne doivent pas l’oublier. Il faut les éclairer.

Le progrès médical et l’émergence de nouvelles maladies comme le SIDA ont un coût, cependant le déséquilibre des comptes de la Sécurité sociale est surtout provoqué par le ralentissement de l’activité économique, le chômage et le vieillissement de la population, ce qui devrait nous remettre tous en question !

Il faut avoir le courage de faire des propositions nouvelles sans oublier qu’il faut les replacer dans leur contexte social, culturel, économique et géopolitique, sans oublier que tous les Français devraient être égaux en droit et en devoir, sans oublier que l’Europe est une réalité avec un véritable marché de la Santé et de la Protection sociale qui concerne aussi bien les hommes que les produits et les services. Il faut proposer des solutions qui cherchent à valoriser les hommes plutôt que les structures et qui cherchent à faire évoluer les mentalités vers plus de responsabilité individuelle aussi bien des soignants que de toute la population.

Olivier Badelon

Le 1er Janvier 2002 – Publié « en partie » dans le Journal La Croix – 8/02/2002 – pp 25-27

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