SORTIE DE CRISE


 

Dr Thierry BINOCHE – Médecin anesthésiste-réanimateur – Ancien Praticien hospitalier à l’Hôpital Bichat (Paris)

Les propos qui commencent à circuler sur les conséquences économiques de la pandémie actuelle à coronavirus sont franchement inquiétants, non pas à cause de la gravité réelle de la crise, mais en ce qu’elles révèlent la difficulté des spécialistes de l’économie à réfléchir à une situation en l’absence d’antécédents analogues. Or la situation actuelle est sans antécédent historique et ses suites réclament d’être analysées et si possible anticipées sans faire appel à des références. Les premières décisions économiques des autorités politiques ont été – jusqu’à présent – dans l’ensemble tout à fait appropriées dans tous les pays concernés, y compris en France, ce qui est remarquable et plutôt encourageant pour l’avenir. Cependant l’évocation de plus en plus fréquente d’un plan de relance « en fin de crise » est très inquiétante .

Toutes les crises antérieures ont été la conséquence de phénomènes divers (guerres, révolutions, déséquilibres graves financiers et monétaires non anticipés (29…) qui ont tous en commun la destruction d’une proportion importante de la structure économique (destruction physique d’une partie de l’appareil de production, faillites d’entreprises et d’établissements financiers, dispersion des équipes, inadéquation des compétences résiduelles, déséquilibres démographiques….) en bref la maladie avait détérioré beaucoup d’organes et la convalescence nécessitait un important effort de reconstruction, pour aboutir en général à une nouvelle structure économique sensiblement différente, « modernisée ». Ce type d’exercice a le plus souvent nécessité un passage plus ou moins long par davantage de dirigisme économique.

Mais la situation actuelle est toute différente : elle n’est pas la conséquence d’un dysfonctionnement économique mais d’une « congélation » quasi instantanée à l’échelle historique d’une grande partie de l’activité. Les pouvoirs publics ont intelligemment décidé de donner la priorité à la survie des organes, c’est-à-dire essentiellement à l’évitement des faillites et au maintien du niveau de vie des citoyens, au prix d’un alourdissement substantiel de la dette publique. Le résultat théorique doit donc être de retrouver à la levée du confinement une machine économique intacte redémarrant au quart de tour. Les dysfonctionnements seront essentiellement dus aux décalages temporels entre les acteurs, raison pour laquelle la notion de déconfinement progressif nous parait particulièrement pernicieuse sur le plan économique si tant est qu’elle ait un sens au plan médical, ce dont je doute fort.

Le problème essentiel en cas d’interruption synchrone de type « on-off » d’une partie de l’économie devrait se limiter au décalage chronologique de la reprise entre nos divers partenaires internationaux, mais leur caractère très prévisible à ce stade devrait permettre aux décideurs individuels d’adapter efficacement leurs décisions au fil des semaines. Cette analyse fine des évolutions rapides des échanges internationaux ne peut à mon avis se faire efficacement qu’entreprise par entreprise et toute planification d’ensemble serait fortement contre-productive .

ll s’agit là d’une différence fondamentale avec les crises économiques dont nous avons l’habitude et je pense qu’il serait préférable de parler plutôt de redémarrage ce qui éviterait les évocations inopportunes.

Reste le problème de la dette souveraine . Dans la mesure où il s’agit d’une pandémie et qu’il y a de grandes chances que l’endettement des états augmente partout dans le monde de façon comparable, cela ne devrait pas modifier sensiblement les équilibres actuels. Si par contre un plan de relance inutile devait générer un alourdissement supplémentaire de la dette française on priverait notre pays de possibilités d’interventions qui dans le futur risquent toujours d’être à nouveau nécessaires.

Pour résumer rapidement par une métaphore médicale, le réchauffement d’une hypothermie sévère ne se conduit pas comme la réanimation d’un polytraumatisé. Et la congélation économique quasi- expérimentale que nous subissons – pour la première fois- nécessite pour gérer sa sortie de se dégager des notions apprises de l’histoire économique. Il faut que l’état qui a très bien fait son travail économique pendant l’arrêt limite son intervention au moment du redémarrage à la décision de la date qui doit être nationale et si possible commune à plusieurs pays européens.

Thierry Binoche

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