UN MONDE FINI


Maître Olivier BERNHEIM – Avocat au barreau de Paris                   Le 7 avril 2020

 

Ronald REAGAN et Margaret THATCHER, chantres de l’ultra-libéralisme, ont imposé en douceur la dérèglementation, le moins d’État, sacrifié sur l’autel du Dieu marché.

L’aventure de BOEING avec le 737MAX – trois crash, tout de même – a majestueusement signé les limites horribles de ce système : une administration, la FAA, qui délègue discrètement ses missions de contrôle à l’entreprise même qu’elle est censée contrôler. Et cette entreprise, qui joue allègrement avec la sécurité de ses clients, en biaisant ses propres critères de qualité et de contrôle pour ses seuls résultats financiers.

L’exemple le plus abouti de ce qu’il ne faut pas faire, la caricature de la bêtise de l’Homme, obnubilé par le profit immédiat, à n’importe quel prix.

Ce scandale absolu n’a pas assez marqué les foules, et les conséquences n’en ont pas encore été tirées que s’est invité un autre, que l’on n’attendait pas : le coronavirus Covid 19.

Le 737MAX a révélé la perversité subtile d’un système qui paraissait si séduisant : faire confiance à l’Homme pour s’autoréguler. Une sorte de rêve idéal d’un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». La réalité a mis 40 ans à s’imposer : ça ne marche pas.

La leçon de LACORDAIRE, un peu vite oubliée, reste d’une actualité brûlante : « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

L’Homme est ainsi fait que, s’il n’est pas contrôlé par des systèmes que lui-même dirige, il sombre dans ses travers les plus noirs. Pour le profit immédiat, pour la gloire, pour écraser l’autre.

L’ultra-libéralisme, cette philosophie de l’open bar, a su dépasser ses limites, et a généré sa propre mort avec plus d’efficacité que ses meilleurs critiques.

Nous avons vu un monde finir.

Le grand retour de l’État, revenu dans les seringues du Covid 19, n’est pas triomphal.
Parce qu’il s’accompagne d’une défiance cardinale à l’égard du politique et de la technostructure.

La parole politique est frelatée, entre mensonges éhontés, doctement assénés, imprévision crasse savamment niée, et développement viral des fausses nouvelles propagées à l’échelle planétaire : n’est-il pas évident que le mensonge d’État ouvre une autoroute royale à la diffusion de fausses informations d’autant plus crédibles que la parole officielle est dévaluée ?

Telle est la difficulté de ce monde fini que nous vivons.

La faillite, somme toute prévisible, de l’ultra-libéralisme se conjugue désormais avec la disparition de la confiance publique pour créer un cocktail qui risque d’être détonnant.

Au moment précis où l’on en a le moins besoin, tout est réuni pour faire le lit des populistes, ces mange-merde de tout poil dont le fonds de commerce fleurit sur la colère irréfléchie des uns et l’échec dramatique des autres.

Le monde du XXIème siècle, avec ses inattendus incroyables, avec ses imperfections graves, avec ses cortèges de malheurs, saura-t-il résister aux sirènes funestes du populisme ? Sa montée, qu’il veut faire croire irrésistible, en Europe et ailleurs, effraie les consciences. Mais pour l’instant, pas au point de bloquer la vague.

C’est maintenant un tsunami populiste qui, profitant abusivement de l’agonie de l’ultra-libéralisme et de la défiance démocratique, menace, par sa spéculation menaçante, de submerger le monde en proposant des pseudo-solutions qui ne sont que des problèmes, mais qui habillent la mariée pour la rendre accorte. Pour traiter le Covid 19, voici la vérole qui se maquille.

Sur les ruines encore fumantes d’un monde fini, inventer un monde nouveau est l’improbable défi qui se dresse devant nous sans que la conscience des enjeux ait émergé.

L’assaut d’imagination que l’on doit mener en ces temps chahutés, avec des lendemains qu’il est aisé de prévoir douloureux, est menacé par ce mauvais raisonnement de certains, qui disent naïvement, oublieux du passé : « On ne les a pas essayés » ».

Si, justement, on les a essayés. Et l’on a vu les catastrophes qu’ils ont apportées.

Mais à ceux qui ont la mémoire du poisson rouge, qui développent le raisonnement du tambour, pour qui la réflexion ressemble à l’image renvoyée par le miroir, même si l’on tâtonne dans le noir pour trouver des solutions, même s’il est insatisfaisant de n’avoir pas des réponses toutes prêtes, même si l’on se trompe, il est aussi des expériences qu’il faut savoir ne pas mener.

Vivre un monde fini n’est pas la mort de l’espoir.

Olivier BERNHEIM  – Avocat au barreau de Paris               Le 7 avril 2020

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