LES AVORTEURS DE LOIS


Olivier BERNHEIM , Avocat au barreau de Paris, le 4 mai 2021

Le 7 avril 2021, est venue devant l’Assemblée Nationale une proposition de loi sur la fin de vie. Une date qui restera une pierre noire dans le jardin de la démocratie.

Par la grâce extrémisée de 4 ou 5 députés, qui ont déposé plus de 2.000 amendements afin de tuer publiquement la discussion, le débat a été avorté. Revendiquer la réussite programmée d’un avortement au prétexte d’une défense de la vie à tout prix constitue leur trophée honteux. Leur gloire a été obtenue au prix d’un détournement militant de la démocratie, par une forme de mépris aveuglé du rôle du parlement, qu’ils ont pris en otage. Sans forcer les mots, c’est d’une trahison de leur mandat, de leur fonction, pour l’asservir à une conviction personnelle – qui seule est respectable – qu’il s’agit.

Cela n’a guère été dénoncé, ni vraiment perçu.

Lorsque montent les périls antidémocratiques dans une inquiétante conjonction objective, lorsque la confiance dans le politique se trouve à un bas niveau d’étiage, lorsque le populisme menace, les menées réussies de ces quelques avorteurs dans leurs basses manœuvres ne sont pas une petite péripétie indolore : elles forment une tache menaçante et grave dans la politique.

La question, soigneusement tenue à l’écart du débat parlementaire, qui serait pourtant son lieu naturel pour l’élaboration de la loi, dépasse évidemment les clivages partisans.

La vie, cette « aventure dont nul n’est jamais sorti vivant », comme le disait le Bâtonnier Maurice ALLEHAUT, mérite le respect. Elle a un prix. Elevé, assurément.

Protéger la vie pose question lors de maladies incurables, ou de trop grandes souffrances : doit-on infliger la peine de vivre en détresse, dans le désespoir, imposer non plus une vie, mais une forme de survie ratatinée, ou faut-il admettre que l’individu puisse rester libre de mettre un terme à une situation devenue insupportable, qu’il veut ne pas continuer de vivre ?

Il ne s’agit pas de laisser un dépressif diriger un geste funeste commandé par un état plus ou moins passager.

Mais faire fonctionner mécaniquement un corps, par la grâce des médicaments ou du secours des appareils lorsque tout espoir de guérison, ou même d’amélioration, a disparu, imposer des prolongations d’une situation trop dégradée, ce n’est pas la vie. Et celui qui, trop diminué, refuse de poursuivre un chemin glissant irrattrapable, a le droit au respect de ses volontés, s’il ne peut lui-même, comme c’est souvent le cas, les mettre en œuvre.

Laisser un humain cloué au lit, sans espoir de relevage, sans perspective d’amélioration, ou lui imposer sans son avis, ou contre sa volonté, de se dégrader physiquement ou psychiquement, est-ce cela respecter la vie ?

Est-ce respecter la vie, est-ce avoir de la considération pour l’humain d’imposer une prolongation de quelques jours ou semaines alors que l’issue fatale est écrite, voire attendue, à la limite espérée ? Mettre tout en œuvre, quoi qu’il en coûte, lorsqu’un espoir de guérison, ou simplement d’amélioration réelle existe, oui, mille fois oui. Mais l’on sait qu’un jour vient le coup de sifflet de la fin de partie. Imposer une rallonge artificielle, une agonie légumière, qui dérive vite en acharnement, dénote un irrespect fondamental de la personne humaine, réifie le patient dans les mains obstinées de médecins qui ne soignent plus rien, mais maintiennent un souffle que l’on ne peut confondre avec la vie. 

Douloureux est le débat, car il touche à la philosophie de la vie, à l’émotion devant la mort qui rôde, à l’irrationnel appliqué.

La liberté, la responsabilité, le respect, c’est le droit pour chacun de quitter la table, s’il le décide. Faire le choix de sa sortie est aussi un droit imprescriptible de la personne, une triste forme de victoire sur la puissance de la mort. Que, d’un point de vue sociétal, vue sous l’angle de la solidarité, cette décision respectable doive être éclairée, vérifiée, libre, est une évidence pour qu’un coup de mou passager ne conduise à l’irréparable.

Mais imposer à quelques-uns, parce qu’eux en ont les moyens, un voyage final en BELGIQUE ou en SUISSE, a quelque chose d’ignoble et honteux : comme s’il fallait cacher la mort, exporter le mourant pour le retirer des yeux de la société. Réserver le choix de sortie à quelques nantis encore conscients est profondément inégalitaire. La liberté et la fraternité n’y sont pas davantage.

Le devoir de maintenir la vie, de se battre pour sa défense, est moralement impératif. C’est un devoir de dignité, de fraternité : cela s’appelle soigner, et les médecins sont là pour ça, sans considération du coût. C’est le prix de la vie. Et la noblesse de notre société est encore de le permettre, sans considération du prix à supporter pour la collectivité. La solidarité et la fraternité sont à ce prix-là.

Donner au médecin les moyens pour aider le patient à vaincre la maladie, en retarder les effets s’il ne peut guérir, en réduire les conséquences, soulager les souffrances, physiques ou psychiques, offrir au patient les moyens de se rétablir, relèvent de la responsabilité collective. Mais pas pour imposer à celui qui le refuse de subir, à son corps défendant, une déchéance inhumaine : dans un tel cas, on sombre vite, insensiblement, dans une forme de torture inutile, presque sadique.

Lorsque la diminution est telle, qu’aucune rémission ne pointe, ou que les douleurs dépassent le supportable, qu’en réalité la vie, la vraie vie, n’est quasiment déjà plus là, reste-t-il une beauté à vivre, un plaisir à éprouver, une obligation d’imposer de subir une déchéance que l’intéressé refuse, ou dont il n’a plus conscience ?

Lorsque la mort n’est pas brutale, la mécanique se déglingue progressivement, jusqu’à l’arrêt final.

Aidé par la médecine moderne, ses traitements et ses machines performantes, le médecin, seul ou en groupe, peut repousser le dernier souffle toujours plus loin. Pour quel résultat ? Huit jours, 3 mois de végétation lamentable, de dégradation incontrôlable, de souffrances psychiques ou physiques, que la famille subit aussi ? Dans cette sorte de feuilleton à rebondissements, du style « encore un instant, M. le bourreau », à qui fera-t-on croire que c’est cela, la vie ? Maintenir sans soigner, sans améliorer, sans repousser réellement les limites, ce n’est pas de la médecine non plus. Ces quelques jours, heures ou semaines arrachées de force à la mort sans aucun résultat ? Quelle victoire ? Quel « profit » ?

Il est permis de s’abriter derrière une conviction religieuse consistant à s’en remettre à Dieu pour demander la poursuite de soins. Sauf si c’est la famille contre le patient.

Mais l’on se trouve là dans le domaine de l’intime, à respecter, pas dans celui de la société, qui n’a pas à s’y soumettre dans sa globalité.

A l’ère de l’individualisme-roi, jusqu’à la nausée, devoir se battre pour arracher ce qui relève d’un droit fondamental constitue un paradoxe inattendu.

Le seul bénéfice actuel n’est-il pas, en réalité, la satisfaction trop narcissique du médecin pour sa pseudo performance d’un jour ? Sans lendemain…

Olivier BERNHEIM

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